Daniel Miller "Aux Petits Bonheurs" VO -
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Stephanie Lopez interviewed Daniel Miller on May 30, 2014

for her radio programme "Aux Petits Bonheurs"

(Le Sucre rooftop, Lyon  / European Lab 2014)

 

 

 

 

D A N I E L   M I L L E R   :   G R A N D S   M O M E N T S   &   P E T I T S   B O N H E U R S

 

 

 

 

 

Vous avez passé 36 ans au service de Mute, soit près de la moitié de votre vie à bâtir ce qui est devenu un empire musical. Au regard du chemin extraordinaire que vous avez parcouru, quel est le sentiment qui vous anime, qui vous habite le plus aujourd'hui ?

DM : Le sentiment qui m'habite le plus aujourd'hui est le même qu'au jour de la création du label :  travailler avec les artistes que j'aime, m'enthousiasmer pour ce qu'ils font et tenter de les aider du mieux que je peux.

 

Diriez-vous que vous êtes un peu comme un père pour eux ?

Non, je ne me vois pas comme une figure paternelle. Je préfère me considérer comme un collaborateur. J'essaye de leur donner autant de place que possible, et de leur apporter les conseils dont ils ont besoin.

 

Parmi toutes les activités que vous menez de front, quelle est celle qui vous enrichit le plus humainement ? Le plus grand bonheur de votre vie “overbusy” ?

J'aime aller voir les artistes en live, et qu'il y ait de bonnes réactions. Quand les gens répondent bien en  concert, alors on sait qu'on a fait du bon travail, et c'est ce résultat qui compte le plus pour moi. La plupart du temps, c'est vraiment super... Mais il arrive aussi que ce soit un peu déprimant. Quand le public ne réagit pas comme on l'aurait souhaité, cela veut dire qu'il y a un point faible quelque part. Mais j'aime vraiment l'expérience live. Tout comme j'aime aussi pleins d'autres choses à côté. Je travaille encore un peu en studio, et c'est toujours un grand bonheur quand une démo commence à prendre forme...

 

Vous êtes un vrai pionnier en matière de production ; vous avez connu toutes les différentes étapes, toutes les différentes machines de l'analogique au numérique... Au regard de l'évolution fulgurante de cette technologie, le plaisir que vous prenez en studio est-il croissant lui aussi ?

C'est sûr que si je repense à mes premières années en studio, les choses ont changé du tout au tout ! Au début des 80's on n'avait pas tant d'outils à notre disposition, donc on apprenait à faire avec les moyens du bord. C'était une bonne école, dans la mesure où il fallait apprendre à tirer le maximum de possibilités avec le minimum de matériel. Aujourd'hui c'est plutôt l'inverse : les possibilités sont tellement infinies qu'il faut apprendre à épurer. Cela demande de la discipline si on ne veut pas s'éparpiller, car il est impossible de pouvoir tout exploiter en profondeur. Il faut faire des choix : je décide par exemple de me concentrer sur un seul plug-in, et d'en apprendre le plus possible sur ses fonctionnalités. J'aime appréhender chaque dispositif dans sa singularité. Il ne m'est plus possible d'être touche-à-tout avec la technologie actuelle.

 

Le laborantin sonore que vous êtes a-t-il un petit côté “nostalgique de l'avant-garde” ?

Parfois l'excitation des débuts me manque un peu, mais c'est parce que j'ai pris de la bouteille : j'ai plus d'expérience, donc j'ai besoin d'être davantage stimulé. Mais je ne dirais pas que je suis nostalgique, non. Il y avait de bonnes choses autrefois comme il y a de bonnes choses aujourd'hui, vraiment. Et le futur m'enthousiasme bien plus que le passé.

 

Quels sont les studios dans lesquels vous avez passé les meilleurs moments ?

Dans mes jeunes années, les studios Blackwing sont certainement ceux qui arrivent en tête. Les studios Hansa à Berlin sont aussi ceux qui me viennent spontanément à l'esprit, car c'est clairement dans ces deux-là que j'ai passé le plus de temps.

 

Quelles sont pour vous les moments clés, les découvertes musicales qui vous ont apporté les plus belles émotions ?

Découvrir un artiste pour la première fois est toujours un super moment en soi. Je me rappelle très bien du jour où j'ai vu jouer Depeche Mode pour la première fois, de celui où j'ai vu jouer Nick Cave pour la première fois... Tous ces moments sont gravés dans ma mémoire et comptent énormément pour moi.

 

Y a-t-il quelque chose de plus important que la musique dans votre vie, honnêtement ?

Sachant qu'il est primordial d'être en bonne forme physique pour faire le métier que je fais, j'essaye de veiller à mon hygiène de vie. J'ai quelques hobbies en marge de la musique, mais maintenant que je ne suis plus tout jeune, le plus important pour moi est d'arriver à me maintenir en bonne santé le plus longtemps possible. Car c'est la condition sine qua non pour pouvoir continuer mes activités.

 

Du point de vue des “Petits Bonheurs”, Mute Records peut renvoyer une image assez dark, limite austère. En tout cas ce n'est pas le label qui produit la musique la plus joisse de la terre. Pourtant, je suis certaine qu'il y a pleins d'artistes avec qui vous avez bien rigolé... Vous confirmez ?

En fait, plus les artistes que je signe font de la musique sombre, plus ils sont drôles en tant qu'individus. Non mais sérieusement, c'est même un paradoxe assez fort chez Mute : la majorité de nos artistes ont un sens de l'humour très développé, et c'est un truc que l'on partage pour le meilleur de nos collaborations. C'est très important à mes yeux, d'ailleurs, car si un artiste qui crée une musique dark n'a pas d'humour à côté, cela peut signifier qu'il a de vrais problèmes ! Nick Cave, par exemple, possède un sens de l'humour très aiguisé. Vince Clarke et les membres de Depeche Mode sont aussi des gars super drôles, même si leur musique ne l'est pas.

 

Quel serait l'album de Mute que vous prescririez à un auditeur dépressif ? (pour l'aider à se sentir mieux, hein, pas pour l'aider à se suicider !)

Pour l'aider à se sentir mieux... Oh my god ! C'est très difficile. Voyons... J'aimerais penser que tous les disques, quels qu'ils soient, ont le pouvoir d'apporter un sentiment positif ou apaisant. Pour quelqu'un qui serait au creux de la vague, j'aime l'idée qu'une musique que d'autres jugeraient mélancolique  puisse avoir un effet réconfortant, dans la mesure où l'auditeur peut se reconnaître dedans, et que cela peut l'aider à se revigorer.

 

Et si vous deviez établir votre propre ordonnance musicale, quels seraient les morceaux que vous choisiriez comme remèdes anti-spleen ?

Quand je cherche l'inspiration, j'ai toujours tendance à puiser du côté de mes madeleines de Proust : je reviens systématiquement vers les choses qui m'ont inspiré dans le passé, vers les sons de mon enfance, tous les endroits et les souvenirs de mes “premières fois”. Alors je vais écouter de la pop des années 60 ou des disques de Kraftwerk, ce genre de choses… Aujourd'hui encore, je me sens toujours très inspiré quand je réécoute ces musiques, parce qu'elles ont aussitôt le pouvoir de ranimer en moi ce feeling de “première fois”.

 

Et aujourd'hui, quels sont les endroits dans lesquels vous préférez écouter la musique qui vous inspire, et sur quels supports préférez-vous l'écouter ?

En premier lieu, c'est chez moi que je préfère écouter des disques, parce que j'ai un chouette sound system (on imagine, Daniel, on imagine – NDR). J'aime aussi écouter de la musique en avion, mais jamais en voiture par contre, je déteste ça. Tout comme je déteste la musique dans les restaurants et dans les endroits publics, quand on vous impose un fond sonore. En fait, quand je veux sérieusement me mettre à écouter de la musique, j'aime être dans un endroit où je peux vraiment me concentrer dessus. Donc chez moi, c'est parfait pour ça.

 

 

Propos recueillis le 30/05/2014 dans le cadre d'European Lab / Nuits Sonores,  pour l'émission Aux Petits Bonheurs.

 

 

 

 

 

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