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O n    t h e    r o a d    w i t h    A C R

Des infos puisées et vécues dans le quotidien d'un groupe en tournée, c'est une chouette faveur qu'il fait bon raconter, surtout quand le groupe en question, pionnier d'un son électro-punk-funk qui a influencé des générations, est aussi cool qu'A Certain Ratio. Bienvenue dans le van de légendes Mancuniennes, qui font groover les vents contraires depuis 40 ans.

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Reportage paru dans Tsugi magazine (Novembre 2018)

L'automne 2018 est un cap pour A Certain Ratio, qui s'apprête à fêter ses quarante ans en se payant une tournée européenne, un retour en studio après un break discographique de dix ans, ainsi qu'une compile, acr:set, qui vient de sortir chez Mute.

> Blur in the van + live @ Festival No6         © Stephanie Lopez

Si le set en question n'est autre que la setlist de leurs présents concerts, la compile contient un nouveau titre, Dirty Boy, qui sonne comme le hit surprise de leur répertoire. « On n'a jamais cherché à faire de tube, reconnaît Jez Kerr, mais c'est toujours une bonne chose de faire ce à quoi on ne s'attend pas. Les labels les plus indépendants, comme Mute et Factory, nous ont justement signés pour ça. » Il faut dire qu'ACR a toujours défendu une certaine "fuck off" attitude face aux standards de l'industrie musicale, ainsi qu'une tendance aux oxymores (punk torride ou funk glacial, c'est selon), que les paroles de Dirty Boy soulignent en détournant une fameuse maxime d'Anthony Wilson : "This is ACR, we do things differently here". Tony Wilson (qu'on entend d'ailleurs en featuring posthume sur l'intro) avait repéré la bande initialement formée par Jez Kerr et Martin Moscrop dès les débuts de Factory, en 1978. Il les signa sans traîner, et fut leur manager inconditionnel jusqu'en 1985. Même si les Ratios ont ensuite frayé sur Soul Jazz, chez les Américains d'A&M et sur le label de Rob Gretton avant de migrer chez Mute en 2017, ACR est sans doute le groupe qui a le mieux perpétué l'esprit punk-avec-une-longueur-dance-d'avance initié par Factory. La connexion entre Jez et Tony Wilson était d'ailleurs si forte que le bassiste-chanteur pense qu'il veille toujours sur lui, et qu'il continue à le guider « depuis l'au-delà de l'after after-party ».

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 © Stephanie Lopez

NORMAN  BATES  DANS  UN  CLUB  DE  JAZZ

Faire les choses différemment, marier les contraires... Chez ACR, cela veut dire cultiver une élégance de films noirs, tout en ayant un don unique pour composer avec les couleurs du groove le plus métissé – l'image de Norman Bates jouant dans un club de jazz. Cela signifie aussi se faire suffisamment rare pour entretenir un certain mystère, et tenir leur public en haleine. Et, pour ce qui est de la promo, cela veut dire ne quasiment jamais donner d'interviews, mais accepter d'embarquer une journaliste sur l'actuelle tournée, juste parce que les choses ne sont pas orchestrées par un service de presse, mais par une connexion humaine qui tombe à point nommé.

Voilà donc comment je me retrouve avec une place dans leur van, loin des sentiers battus de la promo formatée, direction Portmeirion, au Pays de Galles, pour l'ultime édition du Festival N°6. Les Ratios étant programmés à 17 heures, nous quittons Manchester à 10 heures du matin, conduits par Pete, le chauffeur-technicien, pour trois heures de route jusqu'au petit port qui a servi de décor à la série Le Prisonnier. Jez monte devant afin de pouvoir étendre ses jambes ; depuis un an il souffre de sciatique au point de devoir utiliser une chaise pendant les concerts, et ne plus supporter la position verticale qu'à coup de Gabapentine, codéine et autres antalgiques à dose de cheval.

Je m'assois à l'arrière entre Donald Johnson, le batteur, et Denise Johnson, en demandant s'il y a un lien de parenté, mais non. Denise décrit plus volontiers le lien qui unit les six Ratios comme celui d'une « famille dysfonctionnelle ». Elle est pour sa part la caution solaire d'ACR. Une diva différente, sans chichi, qui leur prête sa voix soul depuis 28 ans, et qui feature aussi chez Primal Scream et New Order. Ceux qui croisent sa route et son sourire généreux la qualifient systématiquement de « légende », mais Denise ne semble pas prendre tout ça trop au sérieux. Il n'y a guère que le rhum Wray & Nephew qui lui monte à la tête - même si, pour l'heure, on boit du café en savourant la vue sur les collines de Snowdonia. L'ambiance dans le van est calme et posée. Tony Quigley, le saxophoniste, finit sa nuit en toute discrétion. Diane, l'ingé son de haute fidélité depuis 40 ans (également en charge des potards chez The Charlatans), lit The Silent Companions, ce qui résume assez bien l'ambiance du voyage. Jez deejays en sourdine sur son iPad : Kraftwerk, Bowie, Brian Eno, Nico et les groupes avec lesquels ACR trainait pendant sa période 80's New-Yorkaise (Tom Tom Club, Tuxedomoon…) sont au cœur de ses playlists comme ils sont gravés dans sa vie.

Assis face à moi, Matt Steele, le nouveau claviériste, remplit des portées sur un cahier de musique. Depuis son premier live avec ACR en mai dernier, sa présence ne cesse d'amplifier la dimension psychédélique des concerts. Jez est le premier à se réjouir de ce synth-man si apte à canaliser l'Ailleurs dans ses claviers : « L'apport de Matt me permet d'essayer des trucs à la basse que je n'aurais jamais pu faire avant. C'est un plus considérable en termes d'espace et de créativité. »

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 © Stephanie Lopez
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Stone circles on the road to Portmeirion
Jez Kerr, Matt Steele (waiting for our pass at Festival N°6)
Donald Johnson, Matt Steele in the van           
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 © S Lopez

GIG OCLOCK

 

Une courte pause pour récupérer nos badges dans un champ voisin de l'estuaire de Portmeirion, et le van suit les balises N°6 qui nous amènent derrière la scène du Grand Pavillon. Pete nous distribue des tickets repas pour aller déjeuner parmi les camions-snacks du site, tandis que le staff de N°6 charge le van de munitions liquides : packs de bières, rhum, vodka... Le confort en festival n'ayant rien à voir avec celui d'une salle de concert, les loges sont assez rudimentaires : de simples préfabriqués posés derrière la scène chapiteau, à partager chacun son tour dans l'ordre du line-up. ACR joue entre Amen Dunes et Gogo Penguins. Le temps d'un tour sur la scène DJ, idéalement perchée en terrasse de ce port aux airs de village des Cinque Terre, et je reviens pile pour gig o'clock.

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Martin ajuste son Borsalino, Jez enfile le sifflet qui lui sert de grigri autant que d'instrument. Qu'il l'utilise sur Dirty Boy ou sur Si Firmi O Grido, cet accessoire fétiche de la génération rave rappelle qu'ACR fut l'un des premiers groupes à intégrer l'acid-house sur la scène post-punk, et que ce mix pionnier a été une influence majeure chez LCD Soundsystem, Franz Ferdinand ou Happy Mondays - pour ne citer que ceux qui en ont tiré le plus de succès. De Talking Heads à Sink Ya Teeth, les Ratios ont été les inspirateurs substantiels de plusieurs générations, mais leur volonté de cultiver le mystère plutôt que le mainstream leur vaut toujours une certaine confidentialité. ACR est sans doute le secret le mieux gardé par ses fans, et par une niche de mélomanes qui écoutent leurs albums en vinyles.

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 © S Lopez

« L'avantage de jouer en festivals, par rapport à nos propres concerts, c'est qu'on peut toucher un public plus jeune, des gens qui n'avaient jamais entendu parler de nous », lance Jez... et je confirme à l'issue de leur set : « Et il y en a bon nombre ce soir qui devraient se souvenir d'ACR ! » Martin nuance : « Ce n'était pas le meilleur gig de notre carrière, mais ça va, surtout qu'on est encore dans la phase d'échauffement du set. Il faut souvent un temps de rodage avant que les membres d'un groupe qui se retrouvent pour une nouvelle tournée soient à l'unisson, de manière à créer cette vibe spéciale qui fait un super concert. Les meilleurs gigs sont ceux qui parviennent à produire une osmose avec un ensemble de choses : il faut une parfaite alchimie entre le groupe, le public, l'équipe autour, la salle, l'acoustique... Et ça, tu ne sais jamais quand ça va arriver ! »

 

Je suis gâtée, car cela arrivera notamment le soir de mon anniversaire, huit jours plus tard, au Sugar Club de Dublin. Pas seulement parce que les conditions du concert réunissent tous les critères évoqués par Martin. Il y a un supplément de happy vibe, ce samedi 15 septembre, car c'est aussi le week-end où Jez fête ses 60 ans. L'ambiance est festive dès 11 heures du matin, à l'aéroport, quand on commence à comparer la qualité des rouges californiens. Une paire de vieux fans vient saluer Jez dans le bar où on est attablés ; ils prennent le même vol pour Dublin juste pour aller au concert. Embarquement imminent : Jez enfile ses Ray-Bans et le manteau noir qui lui donnent un faux air de Keanu Reaves dans Matrix, et clôture la file des passagers en sniffant un trait de tabac en poudre. Ça l'amuse de jouer la rock star qu'il n'est pas, et d'être le dernier à monter dans l'avion.

FLIGHT  555  TO  WILD PARTY

 

Arrivés à Dublin, Donald s'inquiète un peu pour le bagage qui manque à l'appel (ses baguettes de batteur sont dedans, ainsi que les t-shirts du mershandising), mais tout arrive à bon port après une pause à l'hôtel, lorsque nous partons faire le sound check. L'accueil au Sugar Club est des plus chaleureux, et le club lui-même est un cocon audiophile - "a venue to die for", d'après The Irish Time. Cet ancien cinéma reconverti en salle de concert à l'ambiance cabaret a aussi bon goût dans sa prog' soul-jazz : Gregory Porter, James Lavelle, Thundercat font notamment partie de la galerie de photos encadrées dans le bar backstage. Il fait bon siroter the Guinness dans ce havre feutré pendant que les gars ajustent les niveaux de leurs instruments, et que Denise finit de se poudrer le nez avec du vrai maquillage.

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 © S Lopez

Après deux heures de balance, l'aiguille penche désormais vers l'heure du dîner. Si les Ratios composent d'ordinaire avec le catering offert sur place, ce soir Martin en a décidé autrement : nous sommes tous conviés dans le restau libanais qu'il a réservé pour un spécial dîner d'anniv'. Sachant que Jez est du genre à varier les plaisirs créatifs, ses bandmates lui offrent un kit de dessin. Des pages vierges : un bon cadeau pour un épicurien qui entre tout juste en quête de sagesse, et qui, plus que ses 60 ans, fête surtout le miracle d'avoir atteint cet âge en en paraissant dix de moins. Merci l'addiction à la gym et la musique gardienne de l'enfant intérieur, car dire qu'un gars comme Jez a vécu beaucoup de choses intenses est un gentil truisme pour ne pas dire qu'il a survécu au revers de toutes ces choses. Et comme la retraite attendra, c'est avec une gnaque toute particulière qu'ACR rejoint la scène du Sugar Club d'une seule âme, en attaquant son set par un Sounds Like Something Dirty qui augure d'un voyage à parfaite altitude entre le groove cuivré des racines, et des effets d'outre-monde qui ouvrent d'emblée un vortex sur le dancefloor. Car oui, il fait bon danser sur ACR - ce ne sont pas les grappes de fans qui transpirent leur transe extatique au premier rang qui diraient le contraire. On atteint une certaine liesse pendant la reprise de Shack Up, sur la spéciale 'house love vibe' de Won't Stop Loving You, et sur le carnaval de percus finales (Si Firmi O Grido est sans doute le morceau d'ACR qui incarne le mieux leur amour des beats brésiliens).

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 © S Lopez

Quand je les retrouve backstage à l'issue du concert, les six Ratios sont tous en état d'allégresse, partis pour prolonger la fête. Les organisateurs aussi affichent une mine satisfaite - et ce, malgré le déficit pourtant certain dans leur tiroir-caisse. A l'instar de Rob Gretton (le manager de Joy Division et New Order) qui, après avoir sorti les albums Up In Downsville et Change The Station sur son label Rob Records, avait déclaré : «Vous n'êtes pas un label digne de ce nom tant que vous n'avez pas perdu d'argent avec ACR», The Sugar Club peut se féliciter de faire partie des clubs dignes de ce nom.

 

Cette attitude, qui rappelle à quel point c'est d'abord la passion qui compte, Manchester la célèbre une fois de plus au moment même où je boucle cet article : le 6 octobre, tout le quartier de Withington fête le 40è anniversaire de la naissance de Factory, en proposant un festival 100% gratuit. Jez et Martin clôturent les festivités en mode DJ, avec une playlist qui répond aux attentes d'un public qui a visiblement connu L'Hacienda. The High et d'autres rescapés de l'époque Madchester se fondent sur le dancefloor, tandis qu'un cover band de Joy Division remballe ses guitares après une pâle prestation. Je demande à Jez et Martin si ça ne fait pas un peu bizarre de partager l'affiche avec des copies 40 ans après avoir tourné avec les originaux, mais un ange passe. Dans son spectre, je mesure tout le chemin nécessaire pour parvenir à s'extraire de l'ombre de Joy Division, surtout pour des Ratios qui n'ont jamais trop eu l'esprit de compétition. Difficile de faire valoir sa propre lumière quand le voisin s'accapare les projecteurs. Mais l'aura d'ACR rayonne si fort à l'orée 2019, que l'année de la quarantaine, ironiquement, pourrait bien sonner comme celle de la rencontre avec un plus grand public.

 

Stéphanie Lopez

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 © S Lopez
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 © S Lopez
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Special cake @ Sugar Club

ACR EN 5 DATES

 

1978 : Le groupe se forme autour de Jez, Martin, et des provisoires Simon Toppling (chant) et Peter Terrell (guitare). Donald les rejoint juste après la sortie du premier single All Night Party.

 

1980 : Première phase New-Yorkaise. ACR enregistre To Each à Ears Studio, découvre la samba et la musique brésilienne, trouvant ses propres marques à distance de Manchester et de Joy Division. L'empreinte latin-jazz se précisera sur Sextet, sorti deux ans après.

 

1985 : Leur dernier album chez Factory, Force, est aussi le premier à intégrer des sons de synthés, avec l'arrivée d'Andy Connell aux claviers.

 

1990: En signant chez A&M, ACR se retrouve nanti du producteur Julian Mendelsohn (Pet Shop Boys, INXS...), qui vaut un son plus mainstream à l'album acr:mcr. « Cette production n'était pas trop notre truc, confie Jez, mais grâce à l'argent récolté on a pu acheter notre propre studio ».

 

2017 : Réissues de leurs albums chez Mute, en attendant 'the new one' prévu pour 2019.

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